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LOUIS RIEL ET LA RÉSURGENCE DE LA NATION MÉTISSE
Mme Ismène Toussaint a bien voulu me confier le texte de base de la conférence qu’elle avait prononcée le 16 novembre 2006 à l’auditorium de l’école Louis-Riel, à Montréal, dans le cadre de la Vigile Louis-Riel qui avait été organisée par la section éponyme de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM), présidée par M. Marius Minier. Les personnes qui y ont assisté remarqueront que les digressions, anecdotes et détails dont l’auteure avait agrémenté son propos ne figurent pas ici.

L’événement avait débuté par une très belle messe, célébrée par le père Georges Madore, Montfortin et ancien missionnaire au Manitoba, à l’église Saint-Fabien pavoisée de petits drapeaux québécois, en présence de M. Jean Dorion, président de la SSJBM, de plusieurs présidents de section de la même, de Mme Lyn Faust-Thériault, mairesse de l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve, et d’adjoints municipaux. Après avoir diffusé l’hymne national métis, Peuple métis, souviens-toi…, œuvre du ténor français Jean-Marc Philippe Duval (2005), le prêtre s’est prêté à un rite de purification autochtone. Dans son homélie, il a souligné l’étonnante modernité du message de Louis Riel sur la paix universelle, l’acceptation des différences culturelles, et évoqué l'amitié de ce dernier avec Joseph-Noël Ritchot (1825-1905), le curé qui négocia l’Acte de fondation du Manitoba à Ottawa, le 15 juillet 1870.

Malgré le manque évident d’organisation de la section Louis-Riel et la gêne occasionnée par une chaleur intense, des problèmes techniques, les allées et venues des élèves appelés régulièrement en cours par une sonnerie stridente, et l’agitation de jeunes étrangers affectant une indifférence blessante à l’égard des cultures québécoise et autochtone, Ismène Toussaint a effectué son exposé avec passion et conviction devant une salle bondée. « Ce fut une prestation magistrale, a déclaré Gilles Rhéaume, Conseiller général de la SSJBM et chercheur à la chaire d’histoire Hector-Fabre de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), après la séance. L’auteure n’a pas volé son surnom d’enfant spirituel de Louis Riel. »

Outre le célèbre militant, les invités d’honneur étaient Mme Joanne Trudel, directrice de l’établissement, MM. Archie Martin, chef métis au Québec et au Nouveau-Brunswick, Jean Jolicœur, représentant des Premières Nations, et Onil Périer, président de l’Association des Patriotes. Dans l’assistance, on remarquait la présence de M. Raymond Cyr, l’un des fondateurs de l’Union métisse Est-Ouest (8 mai 2005), de quelques « pères » de la même, de Métis de Montréal et de différentes régions du Québec, ainsi que de membres des groupes L’Œil culturel autochtone (site Internet en construction : www.loeilculturelautochtone.com) et Le Grand Dérangement, spécialisés respectivement dans les reconstitutions historiques autochtones et les rencontres familiales et communautaires métisses.

Après la causerie, une collation, servie dans la bibliothèque de l’école, a permis aux Métis de se retrouver et aux auditeurs de poser des questions à la conférencière. Mais faute d’une publicité adéquate effectuée par les organisateurs auprès des enseignants et des élèves, la garde d’honneur qui avait été prévue rue et place Louis-Riel n’a pas rencontré le succès escompté. Toutefois, cette journée a débouché sur un projet de jumelage entre l’école Louis-Riel de Montréal et son homonyme à Saint-Boniface (Manitoba), ville natale du chef métis, dans l’esprit de l’Union Est-Ouest.

Note sur la conférencière : Auteure, chroniqueure, docteure-ès-Lettres, Ismène Toussaint, qui est née en Bretagne et a vécu au Manitoba, « s’est fait un nom au Québec avec la publication des Chemins secrets de Gabrielle Roy (Éditions Stanké, 1999), un recueil de témoignages sur la romancière fait de petits tableaux très denses, vivants, colorés, d’une grande qualité de style » (Didier Fessous, Le Soleil). Par la suite, elle a publié chez le même éditeur Louis Riel, le Bison de cristal (2000), La littérature d’expression française dans l’Ouest canadien – Trois siècles d’écriture (2000), Les Réfugiés, une traduction-adaptation du roman de Sir Arthur Conan Doyle (2003), Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy (2004), Louis Riel : Journaux de guerre et de prison, suivi d’une chronologie métisse 1604-2006 (2005), Gabrielle Roy et le nationalisme québécois (Éditions Lanctôt, 2006), et a collaboré à L’Encyclopédie du Canada 2000, où elle a fait entrer pour la première fois des figures historiques et des auteurs métis dans un ouvrage de référence. Réédités à plusieurs reprises, ces livres qui jouissent de l’estime tant du grand public que du public plus savant ont valu à leur auteure plusieurs distinctions, dont le grand prix de journalisme André-Laurendeau. Ismène Toussaint termine actuellement un ouvrage sur le chef métis Gabriel Dumont et vient de signer des contrats pour un nouveau livre sur Louis Riel et un roman. Engagée dans la défense de la cause métisse depuis de longues années, elle est également à l’origine de la création de l’Union métisse Est-Ouest qui a déjà permis à de nombreuses familles de se retrouver après des siècles de séparation.

Éric Cartier
Communicateur (Montréal)

Photos : remerciements à Mme Danielle Robineau et à M. Jean-Louis Morgan


LOUIS RIEL ET LA RÉSURGENCE DE LA NATION MÉTISSE

par Ismène Toussaint

Avant de commencer, j’aimerais remercier les personnes qui m’ont invitée. C’est toujours un grand honneur pour moi de parler de notre Chef et père spirituel Louis Riel. Je remercie donc la section Louis-Riel de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM), un organisme qui a toujours soutenu le patriote métis, et ce, depuis la fondation de son gouvernement provisoire en 1870. Il avait d’ailleurs co-fondé la « section de l’Ouest » au Manitoba.

J’aimerais également remercier les personnes qui ont permis cet événement : M. Marius Minier, président de la section Louis-Riel ; Mme Joanne Trudeau, directrice de l’école Louis-Riel ; M. Gilles Rhéaume, Conseiller général de la SSJBM, qui représente cette institution au sein de notre mouvement d’Union Est-Ouest, et un grand patriote que les jeunes devraient prendre pour modèle ; ainsi que M. Victor Charbonneau, fondateur des Vigiles Louis-Riel (16 novembre 1999).

Enfin, merci à vous tous d’être venus commémorer le 121e anniversaire de la disparition du martyr, en particulier les enfants de Louis Riel au Québec, c’est à dire nos amis, nos frères et sœurs métis, ainsi que les professeurs de l’école Louis-Riel et leurs élèves. De même, nous n’oublierons pas d’avoir une pensée pour les Métis de l’Ouest qui célèbrent en même temps que nous la mémoire du résistant.

La section Louis-Riel m’a demandé de vous raconter son histoire et d’expliquer comment son héritage a donné naissance au mouvement « riellien » que les chefs métis mènent actuellement.

Louis Riel est né le 22 octobre 1844 dans une maison de bois ronds située sur un lot de rivière, à la frontière de deux villages : Saint-Vital et Saint-Boniface. Saint-Boniface, future capitale francophone de l’Ouest, fait partie de la colonie de la rivière Rouge qui a été implantée en 1812 par un homme d’affaires écossais, Lord Selkirk, et un groupe de petits fermiers très pauvres.

Louis Riel est l’aîné d’une famille de onze enfants. Son père, Jean-Louis ou « Louis-Riel père », un ancien marchand de fourrures, possède un moulin. Son propre père, Jean-Baptiste Riel, est un marchand de fourrures de Berthier (région de Lanaudière) : ce dernier était parti s’établir en Saskatchewan et y avait épousé une Métisse, Marguerite Boucher, la fille du chef de la Nation Chippewa.

La mère de Louis Riel, Julie Lagimodière, est également la fille d’un marchand de fourrures de Saint-Ours (région de la Montérégie), Jean-Baptiste Lagimodière : il avait épousé une Métisse de Maskinongé (Cœur-du-Québec), Marie-Anne Gaboury.

Alors qui est Louis Riel ? C’est un petit garçon comme les autres, espiègle, aimant courir les plaines, jouer avec ses camarades indiens (ceux qu’on appelle aujourd’hui les Premières Nations) des tribus cris, saulteux, assiniboines. Mais c’est aussi un petit garçon excessivement pieux et déjà dépressif.

La vie s’écoule assez paisiblement au sein de la colonie de la rivière Rouge, qui compte environ 85 % de Métis. Cette société est grosso modo divisée en deux camps : les Métis francophones et catholiques, qui s’adonnent à la chasse au bison et en vendent la viande séchée et salée (le pemmican), ainsi que la fourrure et la peau qu’ils transportent par charrettes - les fameuses charrettes de la rivière Rouge. Les Métis anglophones et protestants, eux, vivent plutôt de l’agriculture : ce sont des sédentaires qui cultivent de longues bandes de terre situées le long de la rivière et perpendiculairement à elle.

Les Métis ont un fort sentiment national : ils se savent le fruit de ces unions entre les premiers explorateurs blancs, qui sont arrivés dans l’Est du pays au XVIIe siècle (et même avant), et les Indiennes ou entre les coureurs des bois, qui ont essaimé de petites colonies à travers le pays avant d’atteindre la rivière Rouge, et celles qu’on appelait les « Sauvagesses ». Bref, ils savent qu’ils étaient déjà des Métis avant d’arriver ici. Les autres sont nés dans l’Ouest, enfants des employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson ou de la Compagnie du Nord-Ouest et des femmes du pays.

Ces deux compagnies de fourrures se sont livré des guerres sans merci au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle avant de fusionner en 1821 sous le nom de « Compagnie de la Baie d’Hudson » (CBH). Par décret royal, cette entreprise a toute autorité depuis 1670 sur les Territoires du Nord-Ouest. En fait, dès son arrivée, elle avait passé une entente avec les premiers habitants, entente qu’elle n’a jamais respectée. Par la suite, elle a imposé des règlements commerciaux tellement draconiens aux Métis que le 19 juin 1816, ils se sont révoltés. A suivi un affrontement sanglant, connu sous le nom de « bataille des Sept Chênes », au cours duquel le gouverneur canadien-anglais de la CBH et ses hommes ont perdu la vie. Au terme de cette guerre, Cuthbert Grant, un Métis écossais de langue française, a proclamé la naissance de la nation métisse et adopté le drapeau porteur du sigle de l’infini blanc couché sur fond bleu (les Métis de la CBH, pour la plupart anglophones, avaient adopté peu de temps auparavant le drapeau rouge ; aujourd’hui, on utilise indifféremment les deux). Les Métis se font aussi appeler la « Nouvelle Nation » ou bien encore « les Bois Brûlés ». Cuthbert Grant, qui est désormais considéré comme le père de la nation politique métisse, sera le premier Métis a siéger au conseil de l’Assiniboia (le conseil d’administration) de la CBH.

À l’époque du petit Louis Riel, les règlements de l’établissement se durcissent encore à l’égard des Métis : par exemple, on leur interdit de faire du commerce avec les Américains. Mais ils outrepassent souvent la loi afin de pouvoir subvenir à leurs besoins. Malheureusement, en 1849 – Riel a 5 ans à cette époque –, l’un d’entre eux, Guillaume Sayer, se fait prendre et est jeté dans la prison du fort Garry, le siège de la CBH. Le jour du procès, furieux, « Louis Riel père » réunit une centaine de Métis en armes, qui montent à la petite forteresse, délivrent l’accusé, et par son éloquence, le leader réussit à rétablir la liberté de commerce. C’est un grand événement dans la colonie : Jean-Louis Riel fait figure de héros et bien-sûr, son fils est plein d’admiration pour lui.

À l’école, Louis Riel se révèle plutôt bon élève, si bien qu’il est remarqué par l’évêque de la colonie, Mgr Alexandre Taché, qui l’envoie poursuivre ses études au collège des Sulpiciens de Montréal dans l’espoir d’en faire un prêtre – il a 13 ans et restera onze ans sans voir sa famille. Au début, l’école est un choc culturel pour ce fils des plaines mais comme il a beaucoup de récits de l’Ouest à raconter, réels et imaginaires, il se fait rapidement des « copains », parmi lesquels de futurs députés, notables et poètes qui le défendront plus tard ; aussi, un futur chef iroquois du Lac-des-Deux-Montagnes, Sose Onasakenrat, qui ne s’adapte pas du tout au système scolaire.

Louis Riel est un élève intelligent mais irrégulier : à l’adolescence, il devient instable, nerveux, un brin rebelle, il supporte difficilement l’autorité des Messieurs de Saint-Sulpice. Il perd la vocation religieuse mais en revanche, découvre sa vocation d’écrivain : il écrit notamment des poèmes inspirés des fables de la Fontaine et du Romantique français Lamartine, ainsi que des textes en prose sur des thèmes bibliques. La mort de son père, alors qu’il a vingt ans, le plonge dans une profonde dépression et il quitte définitivement le collège de lui-même, à moins que les Messieurs de Saint-Sulpice ne l’aient flanqué à la porte : la lumière ne sera jamais faite sur ce point.

Il loge à Middle End, dans la région de Montréal, chez son oncle John Lee, qui est marié à une sœur de son père. De là, il cherche du travail, écrit en vain des lettres et des poèmes au co-premier ministre George-Étienne Cartier, et trouve finalement un emploi de clerc d’avocat dans le cabinet de Rodolphe Laflamme, le chef du Parti rouge (l’ancêtre du Parti libéral). Il se retrouve dès lors plongé au cœur d’un bouillonnement politique : il fréquente la bibliothèque de l’Institut canadien (le fief des Rouges), étudie le droit, lit les auteurs pré-révolutionnaires français : Rousseau, Montesquieu, Voltaire, etc. Il se montre un ardent défenseur du progrès mais en même temps, est très influencé par la pensée de Mgr Ignace Bourget, l’évêque de Montréal, un ultramontain (un catholique très strict) qui entretient ses fidèles dans le mythe du « peuple élu ayant pour mission d’étendre le royaume de Dieu sur terre ». En fait, pour ce dernier, le clergé devrait tout contrôler, l’État comme le peuple. Gardez à l’esprit qu’on est en pleine époque colonialiste : conquête des pays, conquête des peuples, conquête des âmes.

En 1867, est signé l’Acte de l’Amérique du Nord britannique qui unit la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Québec et l’Ontario. John Macdonald est élu Premier ministre du Canada. Riel, lui, disparaît sur un coup de tête et on perd sa trace pendant près de deux ans. Comme il n’a pas fini ses études de droit, il vit d’expédients (de petits boulots) dans le nord des États-Unis puis rentre chez sa mère, qui est désormais installée dans une jolie petite maison à Saint-Vital, aujourd’hui transformée en musée.

La situation est critique : depuis trois ans, la CBH mène des négociations avec le parlement britannique et le gouvernement canadien pour leur vendre les Territoires du Nord-Ouest. La population, qui n’a pas été consultée, est d’autant plus inquiète que des arpenteurs ont débarqué à la colonie de la rivière Rouge dans le but de diviser les champs en carrés pour la construction de la route Dawson : elle doit relier le fort Garry au Lac des Bois et à l’Ontario et bien-sûr, attirer un flot de colons anglophones. Les agriculteurs craignent pour leurs terres car ils ne possèdent pas de titres de propriété officiels – à l’époque, la CBH en cédait aux employés méritants et ils se les léguaient de père en fils.

Riel, qui cherche sa voie comme tous les jeunes, découvre soudain la sienne : venir en aide aux Métis. Il n’a qu’un huitième de sang indien : dans la colonie, on le perçoit davantage comme un Blanc éduqué à Montréal - même certains Métis ne l’acceptent pas facilement - mais son instruction les convainc qu’il est capable de leur rendre de grands services. De fait, Riel envoie des lettres aux journaux de Montréal pour exposer la situation des Métis de la rivière Rouge, fait office de secrétaire, anime des réunions, prononce des discours, etc. Petit à petit, il s’impose dans ce monde d’hommes assez rudes ; aussi, le 11 octobre 1869, lorsque des arpenteurs-géomètres débarquent sur les terres de son cousin André Nault, à Pointe-des-Chênes (le futur village de Sainte-Anne des Chênes), surgit-il avec une vingtaine de Métis en armes et pose-t-il le pied sur les chaînes avec un « Non ! » de colère : c’est le début de la résistance métisse dans l’Ouest.

À présent, il faut vite s’organiser : le 16 octobre, on forme le Comité national des Métis de la rivière Rouge au presbytère de l’abbé Joseph-Noël Ritchot, à Saint-Norbert (l’un des rares membres du clergé qui demeurera fidèle à Louis Riel). John Bruce est le président et Riel, le secrétaire. Évidemment, le gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson, un certain William MacTavish, est furieux. Le 30 octobre, le futur gouverneur du Nord-Ouest, William McDougall, dépêché d’Ottawa, arrive à la frontière Pembina (Dakota du Nord) mais le Comité des Métis lui intime l’ordre de ne pas pénétrer sur le territoire sans leur autorisation et dresse une barricade (au lieu-dit la Barrière). Le 2 novembre, Riel et 120 Métis en armes prennent possession du fort Garry afin de protéger le territoire et délogent sans violence le conseil de la CBH – un vrai petit coup d’état ! Mais les Métis sont devenus désormais des « rebelles à la Couronne Britannique ». Il sont même perçus comme tels par leurs cousins, les Métis anglophones : en fait, les deux communautés ont beaucoup de mal à s’entendre. Riel s’énerve et ne supporte pas la contradiction mais il est obligé d’adopter des compromis : on organise des réunions, des assemblées, et on élit 24 délégués représentant chacun un district dans le Nord-Ouest. Malheureusement, toutes ces négociations traînent en longueur.

Pendant ce temps, à Ottawa, le Premier ministre Macdonald décide de retarder le transfert des Territoires du Nord-Ouest jusqu’à ce que la paix revienne et promet que les Métis ne seront pas poursuivis. Cependant, il prépare déjà un mauvais coup en coulisses. Le 1er décembre, profitant des dissensions qui déchirent les Métis, le gouverneur MacDougall force le barrage, prend officiellement possession des Territoires du Nord-Ouest au nom de la Couronne, puis se replie prudemment à Pembina. Toutefois, le 4 décembre, Riel rédige une Déclaration des habitants de la Terre de Rupert et du Nord-Ouest annonçant que les Métis existent et qu’ils ont des droits. Le 6 décembre, le gouverneur général du Canada, John Young, proclame une amnistie mais les intéressés n’en seront jamais informés.

Coup de théâtre encore : le 7 décembre, un groupe d’orangistes (membres d’une société secrète anti-francophone et anti-catholique), mené par un pharmacien originaire de Toronto, le Dr Schultz - qui est aussi l’un des porte-parole du parti extrémiste Canada First - et par son homme de main, Thomas Scott, un voyou irlandais, tentent de renverser le gouvernement provisoire. Mais les comploteurs sont arrêtés à temps par les Métis et enfermés dans la prison du fort Garry.

Le 27 décembre, un émissaire d’Ottawa arrive dans la colonie : Donald Smith, principal dirigeant de la CBH. Le 19 janvier 1870, par un froid de –30º, ce dernier déclare dans un discours tenu devant mille personnes qu’on ne touchera pas aux terres des Métis, pas plus qu’à la langue française et à la religion catholique. Mais Riel n’a pas confiance en cet orateur, d’autant plus qu’il n’apporte aucune promesse d’amnistie. Suivent de nouvelles réunions et de nouvelles disputes avec les Métis anglophones qui ne veulent pas du statut de province indépendante. Pendant ce temps-là, le Dr Schultz et toute sa bande s’évadent du fort et se rassemblent à Kildonan (à environ 40 km de Saint-Boniface).

Finalement, Riel achève la rédaction de sa Charte des droits qui préconise l’entrée du territoire dans la Confédération, la reconnaissance du français et de l’anglais comme langues officielles (il est le premier à réclamer cette mesure), y compris dans les cours de justice et les tribunaux, le droit de vote pour les Indiens sédentaires, le respect de toutes les races, certaines exemptions de taxes, la prise en charge par le gouvernement du développement industriel, etc. Le 10 février 1870, un gouvernement provisoire de 24 membres est constitué : Riel en est le président – il a vingt-cinq ans –, Louis Schmidt, le secrétaire, William O’Donoghue, le trésorier, et Ambroise Didyme Lépine, l’adjudant-général.

C’est un moment heureux – Riel écrit des poèmes nationalistes et patriotiques – mais le calme est loin d’être rétabli. À Kildonan, les esprits sont surchauffés : on arrête un jeune bûcheron, Norbert Parisien, soupçonné d’être un espion de Riel. Terrorisé, l’adolescent parvient à s’enfuir en volant une arme et tue accidentellement un jeune cavalier anglophone étranger aux événements. Devenus hystériques, les hommes de Schultz attachent le malheureux à la queue d’un cheval, le traînent sur un lac gelé, et peut-être est-ce Thomas Scott qui l’achève à coups de hache - la vérité sur ce meurtre n’a pas encore fait surface. Puis tout ce beau monde décide de monter à nouveau au fort Garry pour renverser le gouvernement provisoire.

Ils sont une centaine d’hommes enfiévrés et avinés avec à leur tête un certain major Boulton, qui manifeste pourtant un vif désaccord avec les événements : mais un militaire pouvant toujours se révéler utile et impressionner son entourage, on l’entraîne malgré lui… En route, les plus fanfarons se dégonflent : ils ont envie de se retrouver bien au chaud au sein de leur famille respective. Aussi font-ils demi-tour pour rentrer chez eux. Finalement, c’est une quarantaine d’hommes découragés et transis qu’Ambroise Lépine et ses cavaliers cueillent aux abords de la petite forteresse et emprisonnent pour la seconde fois.

Cependant, Thomas Scott commence à poser de gros problèmes : c’est un forcené que les Métis ne parviennent plus à maîtriser. Il détruit les portes à coups d’épaules, brutalise ses gardiens et insulte Riel, qui lui propose à trois reprises de lui rendre sa liberté à condition qu’il quitte la colonie : mais il crie qu'il reviendra toujours. Excédés, les Métis le traduisent alors devant la cour martiale dirigée par Ambroise Lépine. Ses différents membres votent la mort du délinquant. Même Riel finit par se laisser convaincre pour « faire un exemple dans la colonie et faire respecter le gouvernement provisoire par Ottawa ». Le 4 mars, Thomas Scott est conduit devant un peloton d’exécution et, selon les dires, meurt peu courageusement, tandis que Riel, qui ne supporte pas la violence, tombe malade d’épuisement. Il paiera un jour chèrement les conséquences de cet acte collectif.

Le rusé Docteur Schultz, qui est parvenu à s’enfuir jusqu’à Toronto lors de l’arrestation de ses hommes, commence à orchestrer un véritable mouvement anti-Riel à travers la province de l’Ontario et à attiser la haine d’une partie de ses habitants contre les Métis. Financé par sa loge orangiste, il se rend d’un lieu à l’autre, ameute la population, prononce des discours et placarde des affiches à l’image du jeune dirigeant métis.

Pendant ce temps, ce dernier envoie trois émissaires, dont son ami l’abbé Ritchot, soumettre sa Charte de droits à Ottawa. Ce petit curé de campagne va se révéler un grand négociateur, qui n’hésite pas à tenir tête aux hommes politiques les plus hauts placés. Le 12 mai, l’Acte du Manitoba est adopté par la Chambre des Communes. « Manitoba » est le nom de la nouvelle province : en cri, « Manito » signifie « l’Esprit » et « baw », « le passage ». C’est donc en quelque sorte « le Lieu où souffle l’Esprit » et par extension, le vent. Signalons que le 12 mai est le « Jour de Louis Riel » pour les Métis de l’Ouest et que le 15 juillet, date de l’entrée du Manitoba dans la Confédération, est une fête nationale pour les résidents de cette province.

L’abbé Ritchot a obtenu le statut de province, le système des écoles religieuses séparées, l’égalité du français et de l’anglais, ainsi que l’attribution de 77 hectares de terres par chef de famille métis. George-Étienne Cartier lui a assuré que Riel pouvait continuer à présider jusqu’à l’arrivée du nouveau gouverneur de la province. Toutefois, aucune promesse d’amnistie n’ayant été faite par écrit, Riel est très inquiet. Et pour cause.

Le ministre Macdonald a dépêché une armée à la rivière Rouge : sous couvert d’une « mission de paix », le colonel Garnett Wolseley, un militaire britannique intraitable, a pour mission « d’écraser la rébellion et de venger le meurtre de Scott ». Le 23 août, les surveillants métis de la colonie arrivent affolés au fort Garry pour prévenir Riel que des soldats remontent déjà la rivière Rouge par canot. Les Métis ont juste le temps de vider les lieux. Le lendemain matin, Riel, caché à quelques centaines de mètres du fort, voit le colonel Wolseley et ses hommes y pénétrer. Furieux parce que bredouilles, les soudards se vengent sur la population : brutalités, vols, viols, beuveries, casse de bars. Bien-sûr, ils font des victimes, au nombre desquelles le Métis Elzéar Goulet, qu’ils lapident dans une rivière.

De ces journées funestes, vont découler tous les malheurs des Métis. Dans les années à venir, l’Acte du Manitoba va être systématiquement trahi : on avait promis les meilleures terres aux Métis, on leur donne les plus mauvaises ; ou alors elles tombent entre les mains de spéculateurs qui les achètent à bas prix pour les revendre à la hausse aux nouveaux colons anglophones. Depuis le mouvement de résistance, les Métis sont systématiquement discriminés. Progressivement ruinés et chassés de leurs terres, ils deviennent un peuple errant. Ils se dispersent entre les plaines, où le bison se fait de plus en plus rare et où les Indiens les rejettent - pour des raisons raciales, certes, mais aussi économiques. Ils gagnent désormais les États-Unis et la Saskatchewan : en 1885, il n’y aura plus que 7,5% de Métis à la rivière Rouge.

Riel est parvenu à s’enfuir, à pied, à cheval et en radeau sur la Rouge, en compagnie de Lépine et de O’Donoghue. Il s’est réfugié de l’autre côté de la frontière, chez l’un de ses anciens professeurs, l’abbé Le Floch, où il va passer près d’un an. Il souffre de dépression et de rhumatismes à cause des nuits qu’il a passées dehors et se tourmente au sujet des Métis. Mais il reprend courageusement la lutte : il se rend en cachette à des réunions de chefs métis à Saint-Norbert et écrit à Ulysses Grant, le président des États-Unis, pour dénoncer la violation des droits de son peuple. Les Métis vont aussi arrêter une invasion de Féniens (des Irlandais rebelles à la Couronne britannique) à la frontière Pembina : ils sont menés par O’Donoghue, l’ancien trésorier du gouvernement provisoire, qui a trahi la cause. Le succès de cette opération va permettre à Riel de revenir à la colonie mais le nouveau gouverneur, Archibald, le félicite seulement du bout des doigts et sans le regarder, d’autant plus qu’il est en possession d’un mandat d’arrêt contre lui.

De l’avis de Mgr Taché, qui est coincé entre l’arbre et l’écorce, c’est à dire entre Ottawa et les Métis pour lesquels il souhaite sincèrement une amnistie, il est préférable que Riel quitte la région – soi-disant pour le bien de tout le monde et pour sa propre sécurité. Le fondateur du Manitoba accepte à contrecœur une certaine somme d’argent, ce qui lui sera reproché plus tard, et s’installe avec Ambroise Lépine à Saint-Paul, dans le Minnesota. Mais sa tête ayant été mise à prix en Ontario, il va être obligé de déménager à plusieurs reprises. Lépine, lui, qui souffre de la nostalgie de sa famille, revient à la rivière Rouge : il sera appréhendé dans sa ferme, jeté en prison et condamné à mort en 1874. Finalement, sa peine sera commuée en deux ans de prison : il n’y passera qu’un an mais perdra tous ses droits civiques en sortant.

Revenons à Riel. Aux États-Unis, il écrit un très intéressant Mémoire sur les difficultés de la rivière Rouge, où se font jour certaines vérités sur l’affaire Thomas Scott, dénonce la non-application de l’amnistie en usant d’une plume fouettarde, cinglante, et en 1872, à la demande d’un de ses amis magistrat et député au Manitoba, accepte de se présenter aux élections fédérales. Il effectue sa campagne électorale en se cachant de ferme en ferme et même dans des meules de foin. Le 14 septembre 1873, il est élu dans le comté de Provencher, où résident encore nombre de Métis, mais subit des pressions politiques et ecclésiastiques telles qu’il doit se désister en faveur de George-Étienne Cartier : le célèbre politicien vient d’être battu dans Montréal-Est. En fait, Riel se présentera trois fois aux élections, sera élu trois fois et rejeté trois de la Chambre des Communes par une majorité de députés. Il ne pourra jamais siéger ni percevoir ses émoluments de représentant politique.

Les élections de 1874 ont porté au pouvoir le libéral Alexander MacKenzie - contre Macdonald qui est pris dans des magouilles financières liées à la construction de son fameux chemin de fer, le Canadian Pacific, lequel doit rallier Montréal à l’autre extrémité du continent. Riel espère que la question de l’amnistie va enfin se régler mais aucun homme politique en vue ne se mouille pour les Métis. Quant au serpentin Macdonald, il ne va pas tarder à revenir au pouvoir. Le chef métis écrit des Mémoires sur la cause des troubles du Nord-Ouest, qui seront publiés dans des journaux de Montréal, afin d’exposer la situation des siens et de justifier leurs actions. Il rencontre Honoré Mercier, futur Premier ministre du Québec et « père de l’indépendantisme québécois », sympathise avec le sénateur Alfred Desjardins, et revoit ses amis de jeunesse, dont le Dr Romuald Fiset, lui aussi député, qui le fait même pénétrer clandestinement dans le Parlement d’Ottawa pour signer le registre de présence des députés. À Montréal, il rencontre également Mgr Bourget, qui lui confirme qu’il a « une mission divine à accomplir ». Mais en raison des menaces qui pèsent sur sa vie, il doit à nouveau quitter le pays.

Il repart donc aux États-Unis, où il se rend d’un État à l’autre, d’une ville à l’autre, pour tenter de convaincre les Canadiens français de venir peupler le Manitoba – il s’exprime notamment dans les petites Associations Saint-Jean-Baptiste mais sans grand succès. Le 12 février 1875, apprenant qu’il est banni pour cinq ans du Dominion, il sombre alors dans une profonde dépression. Le 8 décembre de la même année, pendant une messe célébrée en l’église Saint-Patrick, à Washington, il est frappé d’une terrible crise de nerfs doublé d’une sorte d’illumination mystique durant laquelle lui est révélé sa mission de « prophète du Nouveau-Monde », chargé de conduire le peuple métis jusqu’en Terre Promise, c’est à dire dans les Territoires du Nord-Ouest. Grâce à une relation, le major Edmond Mallet, il approche le président des États-Unis et lui expose un plan de reconquête du Manitoba et de constitution d’une province sœur du Québec qui attirerait un flot d’immigrants de langue française. Mais l’ancien héros de la guerre de Succession a bien d’autres chats à fouetter.

Épuisé, Riel s’écroule : son état est si grave que ses amis et les prêtres se le renvoient d’un endroit à l’autre. Finalement, ils l’expédient par le train chez son oncle John Lee, à Montréal. Là, le Dr Emmanuel Lachapelle, un camarade d’enfance, le fait interner à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean de Dieu (dans la banlieue de Montréal), où il est maltraité, puis à l’asile de Beauport, à Québec. Il s’y sent mieux – au moins, le laisse-t-on écrire dans sa chambre : poèmes, sermons patriotiques, écrits mystiques, louanges des prêtres amis, visions, révélations, prophéties sur le monde, critiques virulentes contre l’Angleterre et contre Macdonald, etc. Il rêve toujours d’une nation métisse qui serait faite de tous les peuples de la terre, et sur laquelle règnerait une Église régénérée, purgée de ses éléments corrompus, dont le siège serait transféré de Rome à Montréal, puis à Saint-Boniface. Une chimère de poète.

On le libère au bout de deux ans, soit en 1878 : il retourne aux États-Unis se reposer quelque temps chez un ami, le prêtre Fabien Barnabé, à Keeseville (État de New York). Puis sa vie d’errant se poursuit dans le nord du pays. Il revient aussi en cachette au Manitoba, où il est consterné par la manière dont on traite les Métis : lui-même ne pourra jamais obtenir la terre qui lui revient - au passage, je signale qu’il faudra attendre avril 2006 pour qu’un procès de revendications des terres métisses s’ouvre au Manitoba. La population de la rivière Rouge a triplé, Macdonald ayant résolu de noyer la population francophone sous un flot d’immigrants étrangers ; le village de Saint-Boniface est devenu un petit centre urbain et industriel qui attire des profiteurs ; et pour couronner le tout, le Dr Schultz, pharmacien et homme d’affaires prospère, poursuit une brillante carrière de sénateur du Manitoba.

Alors Riel repart, la mort dans l’âme, et se joint dans le Montana à un groupe de chasseurs de bisons métis qui parcourent les plaines du nord des États-Unis et des Territoires du Nord-Ouest. Il exerce tous les métiers, dont celui de « travailleur social », en s’efforçant d’éduquer et d’instruire les Métis, de les empêcher de troquer le produit de leur chasse contre de l’alcool et de se livrer à des violences. Parallèlement, il écrit une sorte de Bible-roman, le Massinahican - qui signifie « le Livre » en cri -, fondé à la fois sur la culture judéo-chrétienne et sur le culte de la nature cher aux autochtones. C’est un beau livre dans lequel il refait une fois de plus le monde, rebaptisant les pays, les océans, les montagnes, les forêts, les étoiles - malheureusement, il n’en subsiste que des fragments. Riel tente encore de trouver un lieu idéal où il pourrait établir une colonie de Métis, voire former une Confédération de Métis et d’Indiens mais la plupart de ceux-ci ne veulent rien entendre. Le célèbre chef Sitting Bull reçoit amicalement Riel mais n’exerce guère plus de pouvoir sur des nations qui sont divisées et décimées par les guerres, la famine, les maladies et la disparition du bison. Le Ministère des Affaires indiennes ne reconnaît pas les Métis – rien de nouveau sous le soleil ! Lors d’un procès contre un trafiquant d’alcool, Riel, qui défend l’un des siens, est humilié en plein prétoire. Enfin, il soutient la candidature d’un shérif républicain favorable aux autochtones mais ce dernier est battu au terme d’élections truquées.

Rien ne va dans la vie du pauvre Riel, excepté qu’il a obtenu la citoyenneté américaine, qu’il s’est marié le 27 avril 1881 avec la fille d’un chasseur de bisons métis, Marguerite Monet-Bellehumeur, qui a 24 ans – lui court sur ses 38 – et qu’il a eu deux enfants, Jean et Marie-Angélique. Mais le destin de sa famille sera cruellement brisé : sa femme mourra de tuberculose peu de temps après sa pendaison ; son fils, devenu ingénieur, se tuera en voiture à cheval à 26 ans, sans descendance ; et sa fille, atteinte de diphtérie, s’éteindra à l’âge de 14 ans.

L’année 1884 retrouve Riel à la Mission Saint-Pierre (St-Peter Mission), dans le Montana, où il est instituteur – il enseigne à des écoliers métis. Il aime son métier mais se plaint de ne pas avoir assez de temps ni de calme pour écrire. Il a quarante ans et fait le bilan de sa vie sous forme de journaux intimes et de carnets de prières. Surtout, il rêve toujours, sur le papier, de fonder une mosaïque de colonies métisses et même multiculturelles dans les plaines. Cela fait à présent onze ans qu’il a quitté son pays mais il n’a pas oublié les Métis du Canada et voudrait encore faire quelque chose pour eux : il attend un « signe divin », comme il l’écrit.

Le 4 juin 1884, arrive peut-être enfin le signe tant attendu : trois cavaliers arrivent chez lui de la Saskatchewan, conduits par Gabriel Dumont, l’un de ses cousins par alliance. Je fais une parenthèse pour présenter ce dernier car il en vaut la peine. L’un des derniers héros de l’Ouest, c’est un personnage haut en couleur, au franc-parler (il maîtrise plusieurs langues autochtones), généreux, excellent chasseur de bisons. Tireur hors-pair, il a guerroyé contre les Sioux du Dakota dans sa jeunesse. À présent âgé de 48 ans, c’est un meneur d’hommes qui n’a peur de rien et qui, contrairement à Riel, s’est relativement adapté au bouleversement de la société : il s’est fait agriculteur et possède un traversier. En attendant l’arrivée d’un gouverneur canadien-anglais, il a établi une véritable petite « république métisse » en Saskatchewan, fondée sur les Lois de la Prairie (règlements de la chasse aux bisons) et sur le respect de l’Acte du Manitoba – il est en fait le premier président des Territoires du Nord-Ouest dans l’Histoire mais cela, aucun manuel scolaire ne vous l’enseignera. Il a nommé des capitaines, des soldats, et les chasseurs qui transgressent la loi sont soumis à une amende. Il a également délimité les terres des colons, fait construire des écoles, des églises, un orphelinat, etc. Malheureusement, la police, qui considère ce justicier comme un concurrent, a fini par dissoudre son pouvoir. Gabriel Dumont en conserve un vif ressentiment.

Depuis onze ans, les Métis adressent pétitions sur pétitions à Ottawa pour réclamer une distribution équitable et officielle de leurs terres ainsi que des bons de propriété. En effet, les tronçons du chemin de fer initié par Macdonald déversent régulièrement un flot de colons blancs qui s’accaparent les meilleures places. De toute manière, tout va mal dans cette région : furieux contre la propagande de colonisation qui les a poussés toujours plus à l’Ouest, les agriculteurs blancs se sont regroupés au sein de l’Union des Fermiers du Manitoba et de la Saskatchewan pour tenter de résoudre leurs problèmes : sécheresse, surplus de taxes, impossibilité d’écouler les récoltes en raison de l’absence de voies de transport, etc. Les Indiens, eux, manquent de tout dans les réserves ; leur nourriture est détournée par des employés ministériels peu scrupuleux ; ils ne s’adaptent pas à la vie sédentaire et sont parfois maltraités par leurs instructeurs agricoles.

En fait, ce que les Métis attendent de Riel, c’est qu’il vienne rédiger un autre Acte du Manitoba, adapté à la Saskatchewan. Dumont, lui, a hâte d’en découdre - en d’autres termes, de se battre - mais il n’en souffle mot à Riel qui, après réflexion, accepte la proposition de ses visiteurs. Toute la petite famille s’embarque alors à bord d’une charrette et arrive quelques semaines plus tard à son lieu de destination. Riel est accueilli en héros, mais pas par tous les Métis : beaucoup d’entre eux le tiennent pour responsable des maux qui les ont accablés quinze ans plus tôt à la rivière Rouge. Quant aux Métis anglophones, seule une poignée d’entre eux le suivra, notamment à la bataille de Batoche.

Pour leur part, les prêtres voient d’un mauvais œil la présence du Manitobain dans le secteur car l’influence relative dont il jouit auprès des Métis amoindrit leur pouvoir. Aussi, de pair avec le Conseil des Territoires du Nord-Ouest (les autorités politiques canadiennes locales), vont-ils tout mettre en œuvre pour le faire partir. D’abord, ils tentent de l’acheter en lui proposant un poste de sénateur (qu’il n’aurait vraisemblablement jamais eu) mais Riel, qui est incorruptible, refuse catégoriquement. Ensuite, ils lui proposent de l’argent pour qu’il quitte les lieux. Le leader répond qu’il l’acceptera seulement « si les Métis sont d’accord » mais que la plus grosse part servira à fonder une colonie de Métis et un journal aux États-Unis - un compromis qui lui sera sévèrement reproché lors de son procès. Mais auparavant, il doit accomplir sa mission politique.

Il prononce des discours dans plusieurs villes et villages (Saint-Louis de Langevin, Prince-Albert, Batoche, etc.) pour essayer de calmer les esprits et surtout d’unir les Métis francophones et anglophones. Il rédige des pétitions ainsi qu’une nouvelle Charte de droits, que les Métis expédient à Ottawa. Il rencontre aussi Gros Ours, le chef des Sioux, un grand homme qui partage son rêve d’un pays métis et indien et, le 24 septembre 1884, fonde l’Union métisse Saint-Joseph (l’actuelle Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba).

1885 : année fatale. Lorsque la commission de recensement arrivera d’Ottawa pour établir une possible délimitation des terres des Métis, il sera déjà trop tard. La situation est tellement tendue que la police demande des renforts et le 18 mars, quand un employé de la CBH annonce par fanfaronnade l’arrivée de 500 policiers à Prince-Albert, c’est l’explosion. Saisis de terreur, les Métis échappent à tout contrôle : des magasins d’armes sont pillés, on fait des prisonniers, on coupe les lignes télégraphiques, on réquisitionne des sacs de courrier, etc. Cédant lui aussi à la panique, Riel galope jusqu’à l’église Saint-Antoine de Batoche, où il prononce un discours annonçant qu’il se sépare de l’Église, plus encore, que c’est la fin de l’Église catholique : « Rome est tombée ! » crie-t-il devant les prêtres horrifiés.

Le lendemain, 19 mars, un second gouvernement provisoire est fondé mais Riel n’y exerce aucun pouvoir : il a promis de quitter la Saskatchewan une fois sa mission remplie. Désormais, il se présente simplement comme « l’exovide » (un terme de son invention inspiré du latin ex-ovidus, qui signifie « celui qui est sorti du troupeau »). En d’autres termes, il est l’inspirateur du mouvement, un leader intellectuel – et comme il espère encore réunir les Métis en un seul peuple, nomme le gouvernement et la nouvelle religion qu’il a créés « l’Exovidat ». En fait, cette religion, qui a valu à Riel une réputation de fou, n’est qu’un habile mélange de catholicisme et de protestantisme.

La situation a atteint un point de non-retour, d’autant plus que de jeunes Indiens se sont regroupés en bandes armées et terrorisent la région – plusieurs personnes sont massacrées au Lac à la Grenouille, dont un instructeur agricole, des prêtres et des religieuses. Ces groupes semblent toutefois agir pour leur propre compte, profitant de la pagaille générale pour se venger. Des chefs indiens se sont rangés du côté de Riel mais pas la majorité : d’abord, ce sont souvent des hommes d’une nature pacifique, âgés, malades et affaiblis par la faim ; ensuite, ils savent qu’avec une faible quantité de poudre et de munitions, une révolte est vouée à l’échec ; enfin, les religieux sont là pour leur rappeler le serment de fidélité qu’ils ont prêté en 1874 à la Couronne. Néanmoins, quelques-uns d’entre eux ne vont pas hésiter à affronter l’armée canadienne dans les plaines : Faiseur d’Enclos (Poundmaker) va même battre les troupes du commandant Otter à la Colline du Couteau Coupé (Cut Knife Hill). Le 27 novembre, soit onze jours après la pendaison de Riel, huit Indiens subiront le même sort à Battleford, sans aucune forme de procès.

Alors, comment vit-on cette insurrection à Ottawa ? Plutôt bien, contrairement à ce que l’on pourrait croire : en effet, Macdonald ayant un urgent besoin d’argent pour poursuivre la construction de son train, va présenter ces incidents à la Chambre comme « une grave insurrection menaçant la sécurité de l’État » et convaincre les députés d’envoyer des militaires dans l’Ouest. Les hommes d’affaires, qui se faisaient tirer l’oreille pour lui verser encore de l’argent, vont cette fois s’exécuter. Six mille militaires sont donc mobilisés à travers le pays : six mille militaires contre 300 malheureux fermiers métis – une opération qui va coûter une fortune à la nation !

En Saskatchewan, l’affrontement va se dérouler en quatre phases. Du côté des Métis, Gabriel Dumont est l’adjudant général qui mène ses troupes. Du côté des Canadiens anglais, c’est un général, Frederick D. Middleton, un Britannique colonialiste mais beaucoup moins cruel que le colonel Wolseley de la rivière Rouge, qui commande le corps expéditionnaire.

Le 26 mars, après provocation de la part de l’ennemi et un coup de feu qui tue le frère de Gabriel Dumont, la bataille du Lac aux Canards (Duck Lake) va opposer les cavaliers métis à une escouade policière. La fusillade fait 5 morts parmi les Métis, 12 parmi les forces de l’ordre.

Le 24 avril, la colonne du général Middleton tombe dans une embuscade à l’Anse aux Poissons (Fish Creek). Là, Dumont va mener une véritable guérilla, dispersant ses hommes de manière à abuser l’adversaire sur leur nombre réel : ils ne sont qu’une dizaine, la plupart s’étant enfuis au premier coup de canon (les Métis sont des chasseurs, pas des guerriers). Dumont, lui, se déplace très rapidement et l’écho aidant, les tuniques rouges sont persuadées que des tireurs sont embusqués derrière chaque arbre et chaque buisson – à un moment, l’adjudant général fait même sauter le chapeau de Middleton d’un coup de fusil. Puis progressivement, il amène les soldats au fond d’une vallée en déjouant leurs manœuvres d’encerclement et une fois ceux-ci parvenus tout au fond, met le feu aux broussailles, comme autrefois lors de ses chasses au bison. Résultat : les soldats s’enfuient en hurlant. Au terme de cette journée, il y a des blessés, surtout dans le régiment de Middleton, mais pas de morts (selon les historiens).

Le 9 mai, une première bataille navale s’inscrit dans l’Histoire du Canada. Les soldats ont réquisitionné un bateau à vapeur, le Northcote, et entendent remonter la rivière Saskatchewan-sud jusqu’à Batoche, là où les Métis sont réfugiés avec femmes et enfants. Mais dès 8 heures du matin, le bateau est accueilli par une pluie de balles tirées des deux côtés de la rivière, ce qui ralentit sa course. Un peu plus haut, les Métis tendent brusquement un câble en travers de l’eau : la cheminée du Northcote est littéralement décapitée ; aveuglé par la fumée, le timonier lâche les commandes et le bateau va percuter une berge où il est encore sillonné de balles. À bord, c’est la panique totale : le vapeur est hors d’état de poursuivre sa route.

Du 9 au 12 mai, se déroule une bataille décisive : celle de Batoche. Ce village est situé dans une petite vallée, dont Dumont a fait bloquer l’accès par des tranchées, creusées en hâte par les Métis. Manque de chance : la veille, un Métis anglophone du nom de Tait a remis au général Middleton le plan de ces défenses. Les militaires les attaquent d’en haut avec des fusils, un canon ainsi qu’une mitrailleuse Gatling, un engin moderne, de forme circulaire, qui tourne en crachant des balles et cause des dégâts considérables. Néanmoins, les Métis vont réussir à tenir leurs assaillants en respect quatre jours durant. Les historiens militaires ont coutume de dire que si Riel avait laissé Dumont mener sa guerre comme il l’entendait et si les Métis avaient eu davantage de munitions, Batoche aurait été imprenable. Mais le fondateur du Manitoba s’oppose sans cesse à son adjudant-général, se promène dans les tranchées avec un crucifix de prêtre en tentant une ultime fois de réconcilier les Métis francophones et anglophones, et rédige un journal mystique pendant la bataille. À la fin, les Métis n’ont plus que des clous et des bouts de métal pour bourrer leurs fusils. Un capitaine, un certain Williams, ordonne alors soudain la charge, désobéissant aux ordres de Middleton qui s’efforce quand même de limiter le nombre de victimes : en un clin d’œil, les tuniques rouges se ruent dans les tranchées, submergent les Métis qu’ils massacrent à coups de baïonnettes, et prennent possession du village et des terres, non sans s’être livrés à des exactions sur la population. On parle d’une douzaine de morts et de quelque 173 blessés.

Riel a réussi à s’enfuir avec sa famille. Mais s’il encourage Dumont à se réfugier aux États-Unis, où ce dernier trouvera à s’employer un temps comme tireur et cascadeur dans le Wild West Show de Buffalo Bill, lui-même refuse d’abandonner les siens : les membres du gouvernement provisoire ont été arrêtés. Craignant que le gouvernement ne se livre à des représailles contre eux, il se rend au général Middleton, qui le fait aussitôt transférer à la prison militaire de Regina et mettre en cellule, un boulet au pied.

Traduit devant un tribunal, Riel est condamné à mort le 1er août suivant pour « crime de haute trahison », au terme d’un procès « bidon » qui comprenait six irrégularités majeures :

– il a été jugé selon une vieille loi britannique de 1352 et non selon la loi canadienne de 1868. Tout le procès s’est déroulé en anglais et Riel et ses avocats québécois ont été obligés de présenter leur défense dans cette langue.

– il a comparu devant un juge du Conseil des Territoires du Nord-Ouest, Hugh Richardson, et non devant la Cour Suprême du Canada. Cet homme de loi était un intérimaire et un raciste qui avait décidé dès le départ de condamner Riel.

– Le juge n’a pas écouté la requête des jurés qui avaient recommandé la clémence.

– Les six jurés étaient tous anglophones, alors qu’à Ottawa, le prévenu aurait bénéficié de six jurés francophones et de six jurés anglophones.

– Aucun document n’a été présenté, les papiers de Riel ayant été saisis et déclarés propriété de l’État. Il n’y avait pas de témoins, surtout pas des Métis, mais pratiquement que des accusateurs, dont le propre cousin du leader.

- Le médecin chargé de l’examiner ne s’est entretenu qu’une demi-heure avec lui et n’a donc pu juger de son état mental. D’ailleurs, les membres du corps médical que Riel rencontrera par la suite déclareront qu’il était exalté et anxieux mais tout à fait normal et capable de faire la différence entre le bien et le mal. C’est Macdonald qui n’hésitera pas à falsifier leurs rapports pour enfoncer Riel. En revanche, les avocats du chef métis avaient proposé à ce dernier de plaider la folie pour lui épargner l’échafaud mais il avait refusé et même profité de son procès pour dénoncer la manière inqualifiable dont les Métis étaient traités depuis quinze ans.

Riel retourne en prison en attendant la date de son exécution, qui sera reportée à trois reprises – on imagine les tourments qu’il endure. Il connaît des phases d’espoir et d’abattement et écrit le meilleur de son œuvre : son journal, des poèmes, des réflexions, des visions, des révélations dans lesquelles il prédit de manière surprenante l’avenir de l’humanité et des Métis, ainsi que des mémoires qui pourraient leur être utiles. Il va travailler à sa cause jusqu’à la veille de sa mort.

Finalement, le jour de la pendaison est fixée au 16 novembre. En Angleterre, la reine Victoria a rejeté le recours en grâce ou plus exactement, elle a laissé les pleins pouvoirs au juge canadien. La nuit précédant son exécution, Riel offre ses écrits à son confesseur, le père Alexis André, met son âme en règle avec Dieu, et écrit à sa mère et à sa femme - mais on le sent déjà parti dans un autre monde. L’une de ses dernières volontés sera qu’on remercie ses amis de la province de Québec pour « tout ce qu’ils ont fait pour (lui) ». En effet, les Québécois ont adressé une multitude de supplications à Macdonald, qui a répondu par cette phrase restée cruellement célèbre : « Il sera pendu, même si tous les chiens du Québec devaient aboyer en sa faveur ! ». De leur côté, des hommes politiques se sont démenés comme de beaux diables afin de tenter de sauver leur pair : la veille de son exécution, Honoré Mercier est retourné une ultime fois à Ottawa pour demander l’intervention des ministres canadiens-français : en vain. Le Comité Louis-Riel de l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal, ancêtre de la section Louis-Riel, a donné naissance dans toute la province à des comités de solidarité qui se sont cotisés pour payer des avocats et aider les familles métisses. Peine perdue !

À huit heures du matin, Riel monte très courageusement à l’échafaud, convaincu que son esprit, lui, ne mourra pas et que, je le cite, « (son) peuple s’éveillera dans cent ans et (que) ce sont les artistes et les écrivains qui le mèneront ». Une étrange prophétie qui s’accomplira en partie… Son corps est rapatrié au Manitoba et enterré le 12 décembre 1885 dans le cimetière de Saint-Boniface. Malgré l’interdiction de Mgr Taché, qui a abandonné son protégé depuis l’épisode de la Saskatchewan, une messe sera célébrée par l’abbé George Dugast, prêtre et historien, en présence de nombreux Métis, amis et anciens adversaires de Riel. Évidemment, le Dr Schultz n’y assiste pas.

L’assassinat de Riel plonge le Québec dans la colère et la consternation : non seulement les Canadiens français compatissent avec le sort de ce jeune patriote mais ils se sentent blessés dans leur chair de francophones catholiques et nationalistes – à cette époque, vive est la haine qu’ils portent aux Ontariens fanatiques. L’ASJBM déclare un jour de deuil national, fait célébrer une grande messe en mémoire du martyr, et le 22 novembre, ce sont 50 000 personnes qui manifestent place du Champ de Mars. Cette flambée nationaliste va porter Honoré Mercier au pouvoir l’année suivante ; Mercier, qui, ce jour là, a prononcé cette phrase immortelle : « Riel, notre frère, est mort. »

L’écrasement de la nation métisse à Batoche et la pendaison de Louis Riel vont évidemment avoir des répercussions dramatiques sur le devenir des Métis. Une fois de plus, ils vont être mis au ban de la société, chassés, disséminés à travers les futures provinces de la Saskatchewan, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique, et le nord des États-Unis, avant d’être progressivement assimilés aux anglophones. L’un des mots d’ordre de l’Église canadienne n’était-il pas de « faire des enfants des Métis, dans les écoles, de parfaits petits Canadiens anglais ? »

Au Manitoba, les Métis rentrent dans l’ombre : certains de leurs enfants et petits-enfants iront jusqu’à renier leur identité – être Métis devient une tare. Les descendants de Joseph Riel, le frère de Louis, vivent dans la honte de l’oncle pendu. Aujourd’hui, Joseph Riel, notre contemporain, se bat pour faire réhabiliter son aïeul par le gouvernement.

Mais le « noyau dur » des Métis, si je puis dire, est toujours bien vivant. A peine deux ans après la mort de Riel, l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba (UNMSJM), qu’il avait fondée en 1884, se reconstitue grâce à Joseph Riel. Jusqu’à nos jours, avec des moyens financiers quasi inexistants, cet organisme va effectuer un travail remarquable de sauvegarde de la mémoire, d’aide aux auteurs, historiens et artistes passionnés par Riel, et d’organisation d’événements culturels et commémoratifs (parfois avec l’aide de la SSJBM). Dès les années 1920-1930, les Métis vont commencer à se réapproprier leur identité, si bien qu’aujourd’hui, la majorité d’entre eux n’ont plus peur de l’affirmer. Depuis 2003, l’UNMSJM est reconnue par Patrimoine Canadien qui lui accorde des fonds de fonctionnement.

Sur le plan politique, Louis Riel était à peine enterré que le gouvernement canadien trahissait une fois de plus l’Acte du Manitoba. Je ne vais pas entrer dans le détail de ces batailles juridiques mais sachez qu’en 1890, la loi Greenway abolit la langue française dans les cours de justice et les tribunaux ainsi que le système des écoles religieuses séparées. En 1896, le Premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, qui se disait pourtant l’ami de Riel au temps où tous deux étaient députés, adopte un compromis qui perpétue cette injustice : il n’y aura plus qu’un seul système scolaire, anglophone et protestant. Enfin, en 1916, la loi Thornton abolit l’enseignement du français dans les écoles.

Il faudra soixante-dix ans pour rétablir l’enseignement du français dans les écoles et quatre-vingt-dix ans pour que les cours de justice et les tribunaux recouvrent l’usage de notre langue. Cela, grâce à un grand Métis, Georges Forest. George Forest est directeur d’une agence d’assurances à Saint-Boniface. Homme d’affaires et de culture, c’est un idéaliste animé d’une vision, non seulement pour sa ville, qu’il rêve de rendre indépendante de la capitale canadienne-anglaise, Winnipeg, mais d’union des Métis, des Premières Nations et des différentes ethnies du Canada. Je l’ai malheureusement peu connu, m’étant établie au Manitoba peu de temps avant sa mort, en 1990. Mais je suis toujours demeurée en relation avec sa veuve et quelques-uns de ses enfants.

En mars 1974, Georges Forest refuse de payer une contravention rédigée en anglais car contraire à l’article 23 de l’Acte du Manitoba qui garantit l’usage du français dans les papiers officiels, les cours de justice et les tribunaux. « L’Affaire Forest », comme on l’appelle, va déclencher une tempête à travers le Canada et durer cinq ans. Enfin, le 13 décembre 1979, la Cour Suprême du Canada déclare la loi Greenway de 1890 invalide et le français est rétabli au niveau législatif. Mais le malheureux patriote, affaibli par son combat, mourra à l’âge de soixante-six ans.

Dans un tel contexte, il est aisé de comprendre que la grande majorité des Métis de l’Ouest ignore qu’il existe encore des Métis au Québec et dans l’Est du pays. En 1982, la nouvelle du premier lever de drapeau métis ne leur parviendra pas. Pour eux, il y a dans l’Est des Canadiens français ou des Québécois ainsi que des Acadiens mais des Métis… Certes, les anciens évoquent bien de vagues cousins qui portent le même nom qu’eux mais ils ne les connaissent pas ou peu et la population reçoit des échos affaiblis des ministères, commissions et organismes nationaux qui représentent les autochtones.

Surtout, elle est confrontée à un autre gros problème : depuis 1967, les Métis anglophones se sont regroupés au sein d’une association, la Manitoba Metis Federation (MMF), une machine énorme subventionnée par le fédéral. Tant qu’Yvon Dumont, le premier Métis francophone à en avoir assuré la présidence, était aux commandes dans les années 1990, la situation est demeurée relativement stable mais depuis son départ, elle dégénère peu à peu.

C’est à ce moment-là que j’entre en scène dans cette « petite grande » épopée des Métis - selon une expression de Victor Hugo -, bien malgré moi, d’ailleurs. On est en 2002 : je poursuis mon parcours d’auteure au Québec, après avoir vécu plusieurs années au Manitoba. J’ai donné un livre et un certain nombre d’articles, de conférences et d’interviews radiophoniques et télévisuelles sur Louis Riel et les Métis. J’ai aussi fait entrer Riel à titre d’écrivain ainsi que quelques figures métisses dans L’Encyclopédie du Canada 2000. Je suis également de près le dossier de réhabilitation du martyr par le gouvernement, dossier qui divise les Canadiens, les médias et les politiciens de tous bords : ces derniers cessent d’ailleurs de collaborer avec moi dès qu’ils accèdent à des postes de prestige. Je n’ai connu qu’une seule personne ayant défendu le chef métis avec sincérité : Mme Suzanne Tremblay, députée du Bloc québécois, avant d’être frappée par la maladie. De toute manière, il faut savoir que 85 % de la population canadienne a réhabilité officieusement Riel.

Fin 2002, je reçois une lettre émouvante du nouveau président de l’UNMSJM, Gabriel Dufault. Il est le petit-fils de Guillaume Charrette, qui était spécialiste des traditions métisses, et le neveu de Georges Forest. Éducateur de jeunes autochtones et paysagiste, il est bien connu pour le travail infatigable qu’il accomplit en faveur de sa communauté.

M. Dufault m’apprend que sous prétexte qu’il est un Métis canadien-français et donc qu’il écrit ses lettres officielles en français, il s’est fait refuser l’entrée du Ralliement National Métis. Le RNM est un organisme qui représente les Métis, essentiellement anglophones, de l’Ontario jusqu’à la Colombie-Britannique : c’est la future Nation Métisse (Metis Nation), qui signera un accord le 30 mai 2005 avec le gouvernement canadien et la Reine d’Angleterre, marquant un grand pas dans la reconnaissance des siens. Autre sujet d’inquiétude pour M. Dufault : la MMF a décrété qu’elle aimerait bien voir disparaître les Métis de l’UNMSJM – sous-entendu les assimiler – et aussi que les Métis canadiens-français n’existaient pas, qu’ils n’avaient pas d’Histoire…

L’idée me vient alors d’écrire une vaste chronologie sur Riel, les Métis de l’Ouest et les événements culturels liés au héros manitobain pour démontrer au gouvernement et aux Métis anglophones que les Métis canadiens-français ont bel et bien une Histoire. C’est ainsi que, par le plus grand des hasards, je tombe un jour sur des liens Internet et des articles de presse qui font état de communautés métisses au Québec et dans l’Est du Canada enregistrées au niveau du gouvernement fédéral. C’est un véritable choc – le mot n’est pas trop fort : je me rends compte à quel point on a caché et volé un pan de l’Histoire du pays. En une sorte d’illumination, j’entrevois dès lors une possible solution politique ou plus exactement une alternative aux problèmes de Gabriel Dufault : effectuer un rapprochement avec ces Métis, créer ce mouvement « riellien » que j’ai déjà en tête depuis un moment… Le projet paraît insensé mais mon intuition est tellement forte que je fonce.

J’explique donc au président Dufault que les descendants des premiers Européens et des Indiennes résident toujours dans l’Est, principalement en Acadie et dans la vallée du Bas Saint-Laurent. Ils se sentent « Métis » avant d’être Québécois ou Canadiens. Les familles-souches, que les voyageurs avaient quittées aux XVIIe et XVIIIe siècles pour pénétrer au cœur du continent et aider les Blancs à fonder d’abord des comptoirs de traite de fourrures le long des Grands Lacs ontariens, puis la colonie de la rivière Rouge, sont toujours représentées. Les communautés contemporaines que je découvre sont formées essentiellement des héritiers des Métis qui, au XIXe siècle, avaient refusé d’entrer dans les réserves en tant qu’Indiens (d’ailleurs, selon eux, il n’y a plus d’Indiens depuis 1850 : ceux qui étaient entrés dans les réserves étant déjà métissés mais c’est un autre débat). Ces gens ont été dépossédés de leur identité, de leurs terres, de leurs armes, et refoulés dans les bois par la politique de colonisation et d’industrialisation des Blancs. Jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, ils ont survécu comme ils ont pu, à la manière de leurs ancêtres autochtones : bûcheronnage, chasse, trappe, pêche, cueillette, etc.

Mais leurs enfants, eux, les Métis des nouvelles générations, veulent en finir avec cet odieux mensonge : ils ont quitté leur bois et se battent pour leur reconnaissance. D’abord, ils sont affiliés pour certains à l’Alliance autochtone du Québec (AAQ), qui représente entre 26 et 30 000 autochtones hors-réserves ; ensuite, ils savent qu’en 1982, l’article 35 de la Constitution canadienne a réuni sous le vocable « autochtones » les Premières Nations, les Inuits et les Métis ; enfin, en 2003, a eu lieu la conclusion de l’affaire Powley. Une petite explication s’impose : en 1993, un Métis ontarien, Steve Powley, avait tué un orignal sans permis et en dehors des périodes réglementaires de chasse – son procès durera dix ans. Ce chasseur entendait démontrer qu’en sa qualité d’autochtone, il avait le droit d’abattre un animal pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Peu avant de mourir, à l’âge de 56 ans, épuisé lui aussi par son combat, il avait obtenu gain de cause.

L’arrêt Powley de la Cour Suprême du Canada stipule que les Métis peuvent désormais se faire reconnaître, à condition qu’ils fassent la preuve de leur ascendance mixte, qu’ils appartiennent à une communauté ayant de solides assises historiques, que cette communauté n’a jamais cessé d’exister et qu’elle existe encore, enfin qu’elle a sa propre originalité culturelle par rapport à ses composantes indienne et euro-canadienne.

Dans l’Ouest, les Métis connaissent la cause Powley – ils en ont vécu de semblables – mais vous imaginez leur surprise en découvrant soudain cette partie de leur histoire demeurée au Québec et dans l’Est. Enthousiasmé, Gabriel Dufault exprime sa volonté de former un « mouvement national ». Je prends donc contact avec des représentants métis ou plus exactement… je pose le pied dans un véritable nid de frelons : ils s’envolent dans tous les sens avec force bourdonnements et quoique les plus bruyants (mais pas nécessairement les plus compétents) soient divisés, ils piquent bien-sûr l’intruse que je suis. Il est clair qu’au vu des courriels et des appels téléphoniques que je reçois, je représente une menace pour leur petit pouvoir : ils ne veulent pas entendre parler de Riel ni des Métis de l’Ouest, représentés, de surcroît par une Française. Mais il en faut plus que cela pour m’ébranler et je persiste.

Finalement, je rencontre Raymond Cyr, l’un des représentants de la communauté métisse de l’Estrie, sise à Sherbrooke, qui me reçoit cordialement. C’est le descendant d’une vieille lignée de Métis, il a poursuivi des études universitaires dans le domaine de l’administration et de l’éducation, et partage notre vision d’un pays métis d’une extrémité à l’autre du continent. Lui-même est confronté à certaines difficultés : d’une part, il a été évincé illégalement de son poste de vice-président d’une communauté de Sherbrooke et a contribué à former la communauté métisse de l’Estrie, qui est présidée par Éric Dubé ; de l’autre, il a maille à partir avec un organisme de services juridiques qui voudrait contrôler tous les Métis du Québec et de l’Est sans les représenter du point de vue de l’identité, de la culture et du mode de vie. Raymond Cyr, lui aussi, rêve de réunir le peuple métis et principalement ces Métis de langue et de culture française qui sont rejetés par le système anglophone. Il aimerait relever la nation métisse et l’aider à s’acheminer vers un système d’auto-gouvernance proche de celui des Métis anglophones. Si l’on arrivait à former ce qu’il appelle un « mouvement des communautés » humain, politique, culturel, une association libre mais capable d’affirmer d’une seule voix son identité, sa fierté et sa dignité, on ne pourrait plus nier l’existence des Métis, à aucun niveau – sans négliger pour autant l’arrêt Powley, mais d’importants organismes autochtones travaillent déjà à cette question.

Malgré l’opposition acharnée de nos adversaires mais aussi grâce à l’appui de nos amis, tels Jean Jolicœur, un homme d’affaires bien connu, représentant des Premières Nations, membre de l’AAQ et directeur du site Internet La Nation autochtone du Québec, nous entreprenons de former cette Union.

L’année 2005 est fertile en événements. Une heureuse conjonction d’astres fait se rencontrer les futurs acteurs du changement : le 8 mai, l’Union métisse Est-Ouest, la première de toute l’histoire, est scellée à Montréal, entre la communauté métisse de l’Estrie et l’UNMSJM. J’agis à titre de lien-fondateur et de témoin.

Du côté de l’Alliance autochtone du Québec, le 27 août, c’est un Métis, Carl Dubé, qui est élu pour la première fois Président-Grand Chef. Les Métis de l’Ouest lui ont apporté leur soutien.

Le 11 octobre 2005, jour choisi en mémoire du 11 octobre 1869 qui avait marqué le début de la résistance des Métis de la rivière Rouge, cette alliance Est-Ouest est renouvelée devant témoins à la faveur du lancement de mon ouvrage, Louis Riel, Journaux de guerre et de prison (Éditions Stanké), à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Elle est représentée par Gabriel Dufault, du Manitoba, Raymond Cyr, du Québec, Archie Martin, des Provinces Maritimes, un émissaire de Carl Dubé, Président-Grand Chef de l’AAQ, et Jean Jolicœur, des Premières Nations, qui deviennent « Pères de l’Union ». Sur le conseil de Raymond Cyr, Gabriel Dufault et Claude Forest, le fils de Georges Forest, reconnaissent les Métis du Québec comme étant « des Métis sur leur propre territoire » – et pour ma part, je déclare qu’à partir de ce jour, « la révolution métisse est en marche et que rien ne pourra plus l’arrêter ».

Enfin, du 7 au 17 novembre, Raymond Cyr se rend au Manitoba, où il retrouve ses cousins de l’Ouest avec émotion, et effectue une tournée culturelle et médiatique très réussie. Le 16 novembre, l’y rejoignent Jean Jolicœur et Gilles Bérubé, un homme d’affaires métis, responsable de la Corporation Waskahegen pour le logement des autochtones hors réserves. Mentionnons qu’après la commémoration Riel, les représentants de la MMF et du RNM – qui commencent à ouvrir leurs portes aux Métis canadiens-français – acceptent de se rendre à la réception que leur offre l’UNMSJM.

Le mouvement, malgré des ratés et de regrettables trahisons, est aujourd’hui en pleine ascension. Les informations circulent désormais d’un bout à l’autre du pays. Nous avons également retrouvé les Riel de l’Est ainsi que des descendants de sa famille et de ses compagnons : les Lépine, les Batoche, les Gladu, les Parenteau, etc.

Parallèlement, d’autres communautés se sont réveillées : le 21 juin 2005, s’est déroulé la cérémonie de renaissance de la communauté métisse de Chicoutimi, présidée par Jean-René Tremblay, qui dispute un territoire immense aux Innus et qui a emprunté la voie des tribunaux pour se faire reconnaître à la manière de Powley.

Tout au long de l’année 2006 et à travers tout le continent, l’on a assisté à une floraison d’initiatives indépendantes ou résultant des graines que nous avons semées. Elles marquent une volonté réelle, chez les Métis, d’être des créateurs de liens mais aussi de s’épanouir, grâce à leurs dons et à leurs centres d’intérêt respectifs, et de prendre leur place dans les grands débats de société.

Sur le plan humain : consolidation des échanges entre le Québec et le Manitoba et entre les communautés du Québec elles-mêmes ; rencontres traditionnelles et conviviales entre les Métis de différentes régions du Québec.

Sur le plan militant : engagement des représentants métis dans la défense de territoires contre l’appétit des promoteurs (la communauté de l’Estrie et le Mont-Orford, dans la même région ; la communauté de la Gaspésie et une zone de chasse) et dans le domaine de l’écologie (la communauté de Yamachiche, au Cœur-du-Québec, et la protection de la Rivière-du-Loup).

Sur le plan culturel : remise de la médaille d’or du Salon international d’Art de Paris à l’artiste peintre Guéganne Doucet, du Nouveau-Brunswick ; au Québec, tournée du groupe artistique L’Oeil culturel autochtone (joueurs de tambours, danseurs, artisans, etc.), animé par Archie Martin, qui a permis un rapprochement avec les Premières Nations et la diffusion d’informations sur les Métis auprès du grand public ; reconstitution d’un village métis et amérindien par Gilles Roberge, un Métis Mohawk, à Drummondville ; projet de rencontres traditionnelles et sportives en Mauricie initié par la communauté de Trois-Rivières, etc.

Sur le plan historique : parution à Chicoutimi de La Longue marche du Peuple oublié (Ēditions Chik8timitch) du grand historien et leader métis Russel Bouchard, qui démontre que les Métis de l’Est et de l’Ouest forment un seul et même peuple ; développement de recherches généalogiques amateurs et professionnelles ; création de sites Internet dans les provinces de l’Ouest, etc.

Autant d’actions qui, malgré d’inévitables obstacles, font souffler un vent d’espoir sur le peuple métis. En cette fin d’année 2006, le mot « Union » a balayé les Provinces Maritimes : le 11 octobre 2006, Gabriel Dufault, président de l’UNMSJM, a reconnu cette fois les Métis du Nouveau-Brunswick comme étant « des Métis sur leur propre territoire » et Archie Martin, l’un de leurs principaux représentants, est parvenu à rallier d’un seul bloc tous leurs chefs. Dans quelques jours, ce dernier et moi-même irons les rencontrer. Des projets plus ambitieux s’annoncent mais vous permettrez que nous y travaillions encore avant de vous en faire part.

Dans ses visions et ses écrits, Riel avait annoncé notre mouvement Est-Ouest. Lui-même avait séjourné dans de petites communautés métisses au cœur du Québec : sensible à la condition de ses cousins, qu’il décrivait comme étant des êtres « méprisés sous le costume indien », il avait jeté les bases d’un possible rassemblement avec les Métis de la rivière Rouge. Aujourd’hui, je sais qu’il serait fier de voir ses enfants, réveillés d’un sommeil de cent ans, non seulement prendre leur destin en mains dans leur communauté respective, mais aussi ressouder les maillons de cette longue chaîne métisse Est-Ouest que plus aucun arpenteur ne doit jamais venir briser. En conséquence, afin de les encourager à poursuivre l’œuvre de Riel dans un esprit de liberté, d’honnêteté et de fraternité, je leur rappellerai simplement l’un de ses mots d’ordre : « Soyons Métis ! Soyons plus Métis que jamais! ».

Copyright © Ismène Toussaint – Jean Jolicœur

 

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